Une distraction hivernale

La pêche au sac.

R. Portier

Février 1950

À notre époque de vie sportive, bien peu de nos jeunes confrères, qui ne jurent que par lancer léger ou mouche sèche, consentiraient à revenir aux pêches de nos anciens, seulement pratiquées de nos jours par les professionnels et quelques amateurs endurcis. Et, cependant, ces pratiques démodées avaient du bon ; elles rapportaient certainement plus de poisson que celles d’aujourd’hui.

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De ce nombre, la pêche dite « au sac » était, pendant l’hiver, une des plus fructueuses quand les eaux n’étaient pas trop glaciales. C’est pourquoi nous allons en parler dans cette brève causerie.

Chacun sait que, de novembre à mars, la plupart de nos poissons restent engourdis dans de profondes retraites ; mais il y en a quelques-uns qui le sont moins que d’autres, parce qu’ils ne craignent que peu l’eau froide … Après le brochet et la perche, dont il ne saurait être question aujourd’hui, le gros chevenne d’une livre et au-dessus, la vandoise de belle taille et le barbeau adulte peuvent être cités. En février, surtout en temps de crue modérée due à des pluies et non à la fonte des neiges, il n’est pas rare de leur voir quitter les antres ténébreux qui les recelaient pour venir s’ébattre en pleine eau et chercher pitance.

Mais ils ne restent guère dans les courants et préfèrent stationner en aval des obstacles ou près des bords, partout où l’on voit l’eau, assez profonde, ne se mouvoir qu’avec lenteur. Si on peut attirer en ces lieux un nombre suffisant de poissons, on pourra y pêcher avec fruit. Pour cela, il n’est point d’autre moyen que de recourir à l’amorçage, et c’est bien ce qu’avaient compris nos anciens.

Ils n’avaient rien trouvé de mieux que de se servir d’un sac de toile, grossière aux larges mailles, dans lequel ils enfermaient des matières fortement adorantes, telles que boyaux de volaille ou de lapin coupés menu, fragments inutilisables de vieux fromage avarié, caillots de sang de fraîcheur douteuse, crottin de cheval, bouse de vache, déchets d’abattoir, excréments de toute nature et … même humains ! Ils n’étaient guère dégoûtés, nos vieux confrères …

Qu’en dites-vous, modernes pêcheurs sportifs ?

Cette immonde mixture introduite dans le sac, on lie celui-ci très fortement à l’extrémité d’une longue et solide perche et on le plonge au fond de l’eau, à l’origine du remous, entre le mort et le courant, de façon que les bribes de l’amorce soient entraînées à travers l’étoffe et aillent porter au loin la saveur qui attirera les poissons. Pour obtenir ce résultat, le pêcheur secoue fortement son récipient malodorant, tout d’abord à l’arrivée et ensuite quand le besoin s’en fait sentir au cours de la pêche, c’est à dire lorsqu’il voit les touches s’espacer par trop. Les parcelles lourdes tombent au fond et-suivent le lent mouvement giratoire du remous.

Il ne s’agit plus alors que de présenter aux convives attirés des appâts leur convenant à cette époque de l’année.

Tels sont habituellement de petits cubes de sang caillé ou de lard gras bouilli, eschés sur grappin n° 9 à l’aide de l’aiguille à amorcer. Les fragments d’amourette, cervelle et raclure de porc, s’amorcent de même façon. Les boyaux, coupés en fragments après avoir été blanchis, s’enfilent comme des vers sur un gros hameçon simple. Si l’eau est louche, de beaux vers de terre bien purgés seront excellents.

Le chevenne, poisson omnivore entre tous, s’accommode de n’importe laquelle de ces diverses esches ; la vandoise mordra de préférence aux cubes de sang caillé pas trop volumineux et aux vers de terre ; ce seront ces derniers et les fragments de boyaux qui feront le mieux l’affaire des barbeaux. Il est inutile d’ajouter que le chevenne donne les touches les plus fréquentes et le barbeau les plus rares.

L’équipement est le même que pour toutes les pêches à la ligne flottante, compte tenu des résistances à vaincre, et la pratique ne diffère en rien de ce mode si connu.

Si le chevenne s’attaque parfois aux esches suspendues en pleine eau, la vandoise les prendra mieux à proximité immédiate du fond et le barbeau sur ce fond même ; il ne mordra, du reste, que si le temps est doux et l’eau tiède.

Les remous où l’on opère doivent être péchés avec soin et longuement explorés dans toutes leurs parties accessibles.

Il importe de toujours insister aux endroits où des touches se sont déjà produites et ne pas hésiter à modifier le niveau de l’esche en plaçant le flotteur plus ou moins éloigné de l’hameçon. En général, les esches doivent traîner lentement sur le fond ou en demeurer très rapprochées. L’épuisette est de rigueur, les belles prises n’étant pas rares.

Sur des lieux judicieusement choisis et amorcés par ce singulier procédé du sac, j’ai pu voir faire et fait moi-même des pêches que l’on qualifierait de nos jours de sensationnelles.

Pourrait-on les égaler à notre époque d’âpre concurrence, où les pêcheurs sont si nombreux ?

Je n’en sais trop rien, mais permettez-moi d’en douter.

Quoi qu’il en soit, il ne coûte pas grand’chose d’essayer ce mode de pêche relativement peu connu, à condition de se sentir suffisamment … d’estomac.

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3 commentaires sur « Une distraction hivernale »

  1. Excellent article..je connais une autre version de cette pêche..mais vraiment légale ni politiquement correcte qui explique en partie l’interdiction de l’asticot en 1ère:
    -Exposer une tête de brebis aux mouches quelques jours …
    -L ‘attacher dans l’eau en tête d’une belle lame ..
    -pêcher à l’asticot en aval.
    Autre solution: acheter un litre d’asticots les placer dans un bas de femme, nouer le bas , le percer avec une cigarette allumée (les bracos fument!) immerger le tout…pêcher en aval…
    jean louis

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    1. Je dirais effectivement pas trop politiquement correct car par définition je suis contre le fait d’appâter en première catégorie.Je ne suis pas friand des pêches au posé, ça me gonfle rapidement. Quant à l’interdiction des asticots en Première cela reste encore un faste débat. Heureusement que certaines rivières des Pyrénées y sont encore favorables.

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