Pêche à devonner.

R.Portier

Mars 1951

La pêche de la truite vient de s’ouvrir ; c’est donc le moment d’en parler. Il y a quarante ans, la pêche dite « au lancer du moulinet » était inconnue dans nos régions, et j’ai pu longtemps parcourir les meilleures rivières à truites du Massif Central sans rencontrer un seul pêcheur qui la pratiquât ; cela n’est venu que plus tard.

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Mea Culpa …

P. Carrère

Mai 1951

Devant la disparition graduelle du poisson, je parle particulièrement du poisson de surface : truites, vandoises, chevesnes, etc. …, le monde pêcheur s’inquiète. On voudrait des moyens pour remédier au désastre. On cherche, en étudie les causes diverses du dépeuplement de nos rivières : les supprimer serait aussi supprimer le mal.

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En dehors des causes dues au progrès : nombre croissant des pêcheurs, méthodes, matériel nouveau chaque jour plus perfectionné, goût du plein air se développant, braconnage sérieux ou anodin, ou jugé comme tel, n’y a-t-il pas aussi des causes naturelles peut-être inéluctables de ce dépeuplement ?

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Droits des riverains des cours d'eau non navigables.

riverain

Paul Colin,

Docteur en droit,
Avocat honoraire à la Cour d’appel de Paris.

Juin 1951

On dit souvent que les cours d’eau non navigables ni flottables appartiennent aux propriétaires des propriétés qu’ils traversent dans toute la traversée et que les riverains de ces cours d’eau en ont la propriété jusqu’à la moitié de leur largeur. Cette manière de s’exprimer n’est pas correcte et a l’inconvénient de donner une idée inexacte des droits des propriétaires dont ces cours d’eau traversent ou bordent la propriété.

Le siège de la matière se trouve dans les articles 2 et 3 du livre II du Code rural. Aux termes de l’article 3, le lit des cours d’eau non navigables et non flottables appartient aux propriétaires des deux rives. Si les deux rives appartiennent à des propriétaires différents, chacun d’eux a la propriété de la moitié du lit. On le voit, le droit de propriété ne s’applique qu’au lit des cours d’eau ; il ne s’étend pas aux eaux, sur lesquelles les propriétaires n’ont qu’un droit d’usage ; ainsi en décide l’article 2, qui porte que les riverains n’ont le droit d’user de l’eau courante, qui borde ou qui traverse leurs héritages, que dans les limites déterminées par la loi. Quant aux produits naturels que les riverains sont autorisés à prendre par le troisième alinéa de l’article 3, ce sont les produits du lit, tels que les végétations qui y naissent, les vases, les pierres et le sable qui s’y trouvent. Mais cela ne s’étend pas aux poissons qui y vivent en état de liberté et sont, comme le gibier, considérés comme n’appartenant à personne tant qu’ils n’ont pas été capturés. Et leur capture, quel que soit le moyen employé pour l’obtenir, constitue un fait de pêche.

Si les riverains des cours d’eau non navigables et non flottables ne peuvent prétendre avoir la propriété du poisson qui s’y trouve, au droit ou dans la traversée de leur propriété, du moins y ont-ils, à l’exclusion de tous autres, le droit de pêche. Ceci résulte des dispositions de l’article 2, premier alinéa, de la loi du 15 avril 1829. Et l’article 5 ter de la même loi punit d’amende, et éventuellement de dommages-intérêts, tout individu qui se livrera à la pêche d’eau douce sans la permission de celui auquel le droit de pêche appartient.

On sait que, depuis la loi du 24 septembre 1943, il est interdit de se livrer à la pêche sans avoir adhéré à une association de pêche agréée par le ministre de l’Agriculture et y avoir payé sa cotisation et payé en outre une taxe annuelle destinée à faire face aux dépenses de surveillance et de mise en valeur du domaine piscicole national ; c’est, en fait, l’application à la pêche de la disposition de la loi du 27 décembre 1941, qui subordonne le droit au permis de chasse à l’adhésion préalable à une société départementale de chasseurs.

Il nous a été récemment demandé si les dispositions de la loi du 24 septembre 1943, qui imposent aux pêcheurs l’obligation d’adhérer à une association de pêche agréée et de payer la taxe annuelle, sont applicables aux riverains des cours d’eau non navigables et non flottables lorsqu’ils pèchent dans la partie du cours d’eau bordée par leur propriété, et pour laquelle l’article 2 de la loi du 15 avril 1829 leur reconnaît le droit de pêche. Bien que la question ne soit pas spécialement envisagée dans les textes, il ne nous paraît pas douteux que la réponse à la question posée doit être affirmative. Cette solution nous paraît imposée par la généralité de la disposition des articles 5 et 5 ter de la loi du 15 avril 1829, modifiée par la loi du 24 septembre 1943 ; le premier de ces textes, sans faire aucune distinction, porte que « nul ne pourra se livrer à la pêche s’il ne fait partie d’une association de pêche agréée … et s’il n’a versé, en sus de sa cotisation, une taxe annuelle …, etc. » ; et l’article 5 punit d’une amende tout individu « qui se livrera à la pêche sans observer les prescriptions de l’article 5 », sans aucune distinction. Au surplus, cette solution est renforcée par l’analogie avec la réglementation de la chasse, qui exige l’adhésion à une société départementale et la délivrance du permis de chasse, même pour le propriétaire qui chasse sur sa propriété, à moins que cette propriété ne soit entièrement clôturée et attenante à l’habitation.

Et nous ajouterons que la solution serait la même si le cours d’eau non navigable traversait la propriété et ne la bordait pas seulement.

La science de l'eau.

R.Portier,

Novembre 1951.

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Dans son remarquable petit ouvrage sur la Pêche de la truite à la mouche, M. L. Perruche, maître incontesté en la matière, écrit ceci : « Les méthodes modernes, en particulier le dry fishing (pêche à la mouche sèche), ont réduit au minimum la nécessité fameuse de la science de l’eau et élevé au premier rang l’habileté du lanceur et ses connaissances entomologiques. » Nous verrons plus loin ce qu’on peut penser de cette assertion.

Précisons, tout d’abord, ce qu’il faut entendre par « science de l’eau ».

J’en donnerais volontiers la définition suivante : « C’est la connaissance approfondie des endroits où se tient le poisson de façon habituelle et de ceux où il est possible de l’attirer pour le pêcher avec fruit, ceci d’après le seul aspect extérieur de la rivière et sans faire intervenir d’autres moyens accessoires. » On conçoit sans peine que cela n’est point inné et ne s’apprend pas en un jour ; il y a même certains pêcheurs qui n’y parviennent jamais. Cette connaissance est encore plus utile et nécessaire au pêcheur aux filets qu’à celui qui n’emploie que la ligne. Toutefois, M. L. Perruche paraît avoir raison quand il n’envisage que la seule pêche à la « mouche sèche » comme la pratiquent ses vrais adeptes. Ceux-ci, en effet, dès leur arrivée sur le bord de l’eau, s’enquièrent du genre de mouche actuellement le plus abondant sur la rivière et l’identifient à la loupe, s’il en est besoin. Ils fixent alors à l’extrémité de leur fin bas de ligne l’imitation la plus exacte possible de cet insecte : le plus souvent quelque éphémère de saison venant de se transformer.

Ceci fait, ils se mettent en quête des truites qui moucheronnent. Au besoin, à l’aide d’une excellente jumelle à prismes, ils repèrent les endroits où elles viennent saisir les proies que leur apportent les courants ; alors seulement, après plusieurs faux lancers, ils font parvenir leur mouche à l’endroit voulu. Si l’artificielle a été judicieusement choisie, qu’elle tombe avec légèreté et flotte bien, il y a toute chance qu’elle soit aperçue, saisie, et la truite ferrée. Dans ces conditions, est-il nécessaire de posséder la « science de l’eau » ? … Non, assurément. Mais cette utilité va déjà se faire sentir quand les truites se refusent à « moucheronner », car il faudra alors les chercher sans aucune indication visuelle. Que de coups de ligne inutiles et perdus si vous lancez au hasard, sans aucune notion des places fréquentées par ces poissons. Et combien plus indispensable encore sera notre fameuse science quand il s’agira de pratiquer d’autres genres de pêche.

Pour ne parler que de la truite, poserez-vous votre ver aux mêmes endroits, alors que la rivière en crue roule à pleins bords des eaux limoneuses, qu’au mois de juillet, quand l’eau, basse et cristalline, n’offre plus que des courants alanguis ? Laisserez-vous évoluer cuillères ou devons dans un espace dépourvu de tout obstacle, alors qu’à proximité s’en trouve un autre où abondent roches creuses, souches, racines et branches d’arbre enchevêtrées ? Négligerez-vous de faire côtoyer à vos appâts cette berge creuse sous laquelle l’onde s’engouffre en tourbillonnant, ou préférerez-vous jouer la facilité en les laissant tournoyer dans le courant voisin, régulier et sans entraves ? Non, c’est sûr, si vous avez quelque notion des tenues préférées de nos salmonidés ; tant pis si vous y laissez quelques leurres.

Mais ce n’est pas tout, car il siéra aussi de savoir distinguer à première vue les endroits vraiment favorables.

C’est ainsi qu’une eau profonde vous apparaîtra sombre, noirâtre, car la lumière ne peut y pénétrer bien loin de la surface. Une plaque d’eau courante, unie et luisante comme un miroir, décèle un fond régulier, exempt d’obstacles cachés. Au contraire, ceux-ci existent-ils ? Vous constaterez alors, en surface, des bouillonnements, des « moutons » qui en sont l’indice certain. En aval des roches, des gros blocs dont le sommet émerge, se voit toujours un remous plus ou moins calme résultant de l’arrêt de l’eau par ces obstacles.

Quand le calme relatif est important, l’eau sombre, cela indique sa profondeur et que le fond est sensiblement uni. Si, au contraire, l’eau est agitée, si de nombreuses bulles d’air remontent en surface, nous pouvons être certains que le fond y est raboteux ou que d’autres blocs, plus petits et invisibles de l’extérieur, y existent. Ces endroits-là sont habituellement le lieu de refuge de gros poissons : barbeaux, saumons ou truites, et le pêcheur ne les négligera point.

À l’engouffrement ou au refoulement de l’eau superficielle d’un courant qui vient frapper directement la rive, nous connaîtrons si des crônes existent en dessous de la berge ou si celle-ci est pleine et présente un profil vertical qui agit comme un barrage.

Il n’est pas jusqu’au degré de transparence des eaux qui ne puisse donner au pêcheur expert les plus précieuses indications. N’insistons pas plus longtemps, car la place nous manquerait pour conclure.

Cette somme de connaissances, lentement et progressivement acquise par le pêcheur ayant exercé longtemps son art, voilà ce qui constitue la vraie « science de l’eau » et qui fait que nous voyons ce pêcheur si souvent réussir alors que débutants ou ignorants encaissent maintes bredouilles.

Observons, observons sans cesse et toujours. Retenons soigneusement dans notre mémoire tous ces aspects de la rivière. Là où nous les avons déjà vus quelque part et où ils nous ont attiré le succès, ils nous le procureront encore quand nous les rencontrerons pareils et que nous saurons à propos nous en souvenir.

La « science de l’eau », apanage presque exclusif des pêcheurs aux cheveux blanchis, est toute faite d’observations, de comparaisons et d’expérience ; ne l’oublions pas si nous tenons à faire, comme eux, souvent bonne pêche.

La pêche à la sauterelle.

R.Portier

Juillet 1951.

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Après la saison fameuse de la « mouche de mai », qui, chez nous, dure du 15 mai au 20 juin environ, les résultats obtenus par le pêcheur à la mouche artificielle subissent une notable régression. Pour réussir à prendre régulièrement quelques truites, il faut pêcher en mouche sèche et savoir lancer avec légèreté et précision. Les confrères qui en sont capables ne sont pas très nombreux, et c’est pourquoi beaucoup d’entre eux recourent à la pêche aux insectes naturels, que nous dénommons « pêche à la volante ».

Parmi la multitude d’insectes pouvant être utilisés, les sauterelles ou criquets sont ceux qui rencontrent le plus d’adeptes, aussi bien pour la facilité de se les procurer que pour leur réelle efficacité vis-à-vis des poissons de surface. En effet, nul autre insecte n’est pris par eux avec plus d’avidité quand les eaux sont devenues basses et claires. Cela tient, sans doute, à la fréquence des occasions que ces poissons ont de les rencontrer dans leurs rivières ordinairement bordées de pâturages.

Les sauterelles, orthoptères sauteurs, sont bien connues de tous nos confrères, et il est inutile d’en faire le portrait. On commence à en trouver, chez nous, dès la fauchaison des prairies, mais ce n’est guère avant la mi-juillet qu’elles sont devenues assez grosses et assez résistantes pour bien tenir à un hameçon de taille raisonnable et pouvoir subir plusieurs lancers successifs sans se déchirer, ce qui demanderait un remplacement immédiat. Les meilleures sauterelles pour la pêche sont ces vertes, grasses et dodues, qui se rencontrent principalement dans les prairies en bon état de végétation. Celles des terrains secs et arides, dures et coriaces, sont beaucoup moins prisées du poisson. Il faut rechercher ses appâts le matin, à la rosée, heure où ils sont faciles à saisir, les placer aussitôt dans un récipient métallique grillagé, en forme de petite bouteille, et avoir la précaution d’y introduire préalablement quelques brins de luzerne ou de trèfle, humides qui maintiendront vos bestioles en bonne santé pendant plusieurs heures.

Suivant l’importance du cours d’eau, le matériel pourra différer : sur des rives bien découvertes, de longues cannes de 6 à 7m,50, en roseau ligaturé, souples et légères, feront fort bien l’affaire. Moulinet ou caoutchouc à la bannière ? Les avis sont partagés, mais je suis partisan résolu du premier. Bas de ligne long et assez fin : 2 mètres de racine 2 X, nylon 16/100, gut ou crin japonais de même force. Il doit pouvoir retenir, sans risque de casse, un poisson d’un kilogramme.

Beaucoup de confrères pèchent à la volante sans flotteur ni plombée ; c’est judicieux, car l’attention du poisson de surface se concentre sur le seul appât dont il a perçu la chute à distance et il se dirige aussitôt sur lui. Cependant, le pêcheur dont la vue est imparfaite a tout avantage à placer sur son avancée, à 1m,25 environ au-dessus de l’hameçon, une toute petite plume grise, qui indiquera les touches avec plus de sûreté que le fil seul. Le procédé s’impose d’ailleurs pour tous, en cas de grand vent, de fortes vagues ou de temps très sombre.

Dans les rivières d’importance moyenne, une canne de 4 mètres ou 4m,50, en roseau de Fréjus léger, suffit parfaitement. Les habitués de la mouche artificielle pèchent même fort bien à la sauterelle avec leur petite canne de 3 mètres en bambou refendu et ne sont nullement handicapés, au contraire.

Un point fort important est le mode de fixation de la sauterelle à l’hameçon. Disons, tout d’abord, qu’on portera de préférence son choix sur des hameçons à tige longue, fins d’acier et très piquants ; un léger avantage, à gauche ou à droite, n’est pas à dédaigner. On peut tout aussi bien enfiler l’intérieur du corps et faire saillir la pointe vers le fondement qu’adopter le mode contraire et la faire ressortir par le cou en la dégageant nettement. Les sauterelles de taille moyenne sont les meilleures, et les numéros 8 où 9 conviennent parfaitement comme grandeur d’hameçon.

En général, on ne plombe pas la ligne, si ce n’est dans les endroits profonds et sans courant : digues ou levées, afin que l’appât gagne un niveau inférieur et soit relevé ensuite par saccades. Cette façon de procéder amène souvent de très belles pièces.

Quoi qu’il en soit, le pêcheur a tout intérêt à lancer le plus loin et le plus légèrement possible, en évitant que l’ombre de sa canne ne se projette sur la rivière.

Les poissons de surface et surtout les chevesnes sont fort ombrageux. Ces derniers, dans certaines rivières, le sont même davantage que la truite, qui saisit souvent la sauterelle, au tombé, avec brutalité. Ne croyons pas, cependant, qu’un lancer un peu lourd soit une cause d’insuccès ; souvent ces insectes, effrayés par le passage du bétail, tombent à l’eau pesamment et n’en sont pas moins attaqués. D’ailleurs, ils restent peu longtemps en surface ; en s’agitant, ils s’imprègnent de liquide, sombrent et se noient assez vite. C’est donc son fil que le pêcheur doit surveiller. Tout arrêt, tout déplacement, toute tension de la bannière doivent faire supposer une touche et provoquer le ferrage à bref délai. Le coup de poignet, souple et net, est donné dans le sens inverse de la fuite du poisson, pour avoir peu de ratés.

Le plus souvent, les prises du pêcheur à la volante n’ont rien de sensationnel : 200, 300, 400 grammes sont leurs poids habituels, et seul leur nombre peut compenser le poids. Il ne faut donc pas hésiter à les amener carrément quand le bas de ligne est construit pour résister à un kilogramme de traction. On peut, d’ailleurs se faire suivre d’une petite épuisette portative légère.

Si, par hasard, le captif dépasse la mesure ordinaire, il faudra le fatiguer, le noyer selon les règles bien connues et ne l’épuiser qu’au dernier moment, quand il sera complètement pâmé.

N’oublions pas que, dans l’eau, votre prise ne pèse que son propre poids diminué de celui du volume d’eau qu’il déplace. Ce sera donc fort rarement excessif. Le pêcheur qui conserve son sang-froid résiste, cède, résiste encore, vient presque toujours à bout de retirer son captif, fût-ce même une belle pièce. En tout cas, je ne puis que le souhaiter à nos confrères qui auront la chance de voir leur sauterelle happée par un beau poisson.

La sauterelle noyée …

Denys Fabre,

Septembre 1951.

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Voici une pêche facile … et difficile, sportive et fructueuse : la pêche à la sauterelle noyée.

Facile parce qu’on peut la pratiquer en plein courant ou dans les eaux calmes. Difficile parce qu’au danger permanent d’être démonté par l’attaque violente d’une grosse pièce s’ajoute celui de l’accrochage dans les branches, les racines, les buissons de la rive. Car il est indispensable de se dissimuler aussi complètement que possible. Arbres penchés sur l’eau dont les branches frôlent la surface de la rivière, oseraies, amarines du bord sont les auxiliaires indispensables mais encombrants du pêcheur.

En effet, le principal « client » auquel il présente son appât est le chevesne, ou cabot. Doué d’une acuité visuelle exceptionnelle, sa voracité seule lui fait oublier la prudence :

« Ventre affamé n’a pas d’oreilles », et, fort heureusement pour le pêcheur, les yeux du chevesne sont aussi parfois trop attentifs à la chute d’un insecte appétissant. Cependant, il faut absolument éviter d’être vu. Pas de chapeau volumineux, de vêtements clairs : ce serait la bredouille. Et les « couverts » les plus compacts sont les meilleurs points de pêche.

Les belles « canastellées » réalisées jadis avant que l’Orb ne fût devenu une rivière herbeuse et encombrée par douze ans d’obstinée sécheresse ! Peupliers, osiers, saules, vergnes, depuis victimes d’un déboisement forcené, croisaient leurs branches au-dessus de l’eau. Tranquilles et confiants sous cette ombre, les gros chevesnes promenaient leurs nageoires rouges et leurs mufles camus. Gargantuas aquatiques, de leur gueule largement fendue ils happaient au passage tout ce qui passait à leur portée … quitte à « souffler » la trouvaille dont le goût ne leur plaisait pas. Leur chair était ferme, et les nouveaux parfums de naphtaline et de pétrole —dons d’industriels sans respect des lois et conséquence de l’inertie de la répression, — ne les imprégnaient pas encore. Oublions ces temps héroïques et passons à l’action.

L’attirail est simple. Une canne en roseau démontable de 4 à 5 mètres, scion souple mais nerveux, moulinet ordinaire ou pas de moulinet — il faut cependant prévoir des allongements ou raccourcissements fréquents déterminés par la densité du « courant », — pas de flotteur, bas de ligne nylon 18/100, hameçon 7 à 9, longue tige à palette, épuisette.

Le pêcheur trouvera ses appâts sur place le plus souvent. La sauterelle grise à ventre jaune clair, si commune dans nos prairies, donne des résultats remarquables. La taille devra être assortie à l’hameçon. Coupez les « couteaux » et les ailes. Le chevesne excelle à enlever l’appât par ces membres. Piquer la sauterelle de dos au niveau de la collerette à la nuque. Faire glisser l’hameçon tout le long du corps en remontant la sauterelle le long de la hampe, donner à l’appât la position allongée.

Contrairement à un préjugé trop répandu, il est absolument indifférent que la pointe de l’hameçon soit visible. Une minuscule parcelle de plomb à la tête de la sauterelle. C’est paré !

Il est 6 heures. Le soleil n’illumine pas encore la rivière. C’est le moment. Glissons-nous sans bruit sous le couvert. Avec un très léger « ploc », la sauterelle est tombée là-bas à 4 mètres du bord, dans le petit sillage que le courant produit en frôlant cette branche de vergne. Le fil descend lentement. De temps à autre, un léger coup de poignet fait remonter l’appât entre deux eaux. Ah ! le fil ne descend plus, il demeure immobile à la perpendiculaire. Oh ! pas longtemps. Car le voici qui se déplace en remontant le courant. Attention ! Ferrage net, mais sans brusquerie. Un départ furieux, sauvage : c’est un gros. Quelques coups de tête formidables. Maintenons-le en évitant les obstacles qu’il recherche, et le voici. Il arrive, la gueule grande ouverte et, comme dirait l’adjudant Flick, « les mains sur la couture du pantalon ». Un dernier sursaut, le plus dangereux. C’est fini. Épuisette et panier.

Nous continuons en changeant de place souvent. Après deux ou trois « bagarres », pas plus. C’est du sport : les kilomètres se succèdent à rechercher des « couverts » parfois fort éloignés les uns des autres.

Le soleil est très haut. Les captures s’espacent. Déjeunons.

Quelques pipes. Un peu de repos. Tout à l’heure, nous essaierons sur l’autre rive, quand le soleil aura cessé de l’incendier.

L’eau est maintenant assez transparente et c’est encore plus intéressant. La sauterelle est visible à un mètre de profondeur. Oh ! le beau cabot. Il fonce, s’arrête net à 2 centimètres de la sauterelle, semble, une seconde, l’observer et réfléchir, puis, lentement, ouvre ses larges mâchoires et engaine. Il demeure un instant immobile. C’est le moment. Ferrage et … démarrage en trombe. La corrida recommence. La belle brute. Il va tout casser, le scion plie, mais le nylon tient bon. Allons ! vieux ! n’insiste pas. Si ça peut te consoler, on t’accordera les honneurs de la mayonnaise.

C’est la pêche à vue, la plus émotionnante.

Mais d’autres poissons se laissent séduire par la sauterelle noyée. Le fil s’est immobilisé. Allons bon ! une racine. Ça tient … mais ça bouge lentement, puissamment, et, dans un remous, paraît une tête ornée de moustaches à la gauloise. Un barbeau. La bagarre sera plus longue, car le barbeau se défend rudement.

La « siège » (1) se laisse prendre au moment où, l’appât arrivé à bout de fil, le pêcheur le remonte pour recommencer la passée.

Enfin, la reine des eaux douces est très friande de la sauterelle, et la gourmandise nuit à sa prudence proverbiale.

La grosse truite, aujourd’hui si rare dans l’Orb, qu’elle peuplait jadis, en est souvent victime. La pêche à la sauterelle noyée est une pêche d’été. De juin à fin septembre, le matin et le soir elle donne de magnifiques résultats.

Lui sont défavorables : les changements de temps brusques, les sautes de vent, l’orage — en dépit du préjugé qui prétend que le temps orageux est un facteur de réussite.

Ce n’est pas la grrrande pêche. Elle fera sourire nombre de lanceurs de ferraille, de tourneurs de mayonnaise, mais je suis de ceux qui jugent un système de pêche au contenu du panier.

(1) La siège, en Languedoc, est une variété de vandoise aux habitudes assez semblables à celles du chevesne.

Le ruisseau à truite

Paul Molyneux

Octobre 1951

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M. Lapourré, délégué du Fishing-Club de France, nous exposait les charmes du ruisseau « qui bondit, froid et limpide, parmi les sapins, serpentant à travers les blocs de roches », ces ruisseaux qui descendent les pentes par de véritables marches d’escaliers, petites cascades qui tombent dans des bassins où tourne l’écume, et où l’eau fait rage avant de se décider à faire le saut suivant. Mais, sous le seuil de pierre de chacun de ces Niagaras en miniature, il y a parfois des monstres, à l’échelle locale ; j’entends ainsi que, dans un ruisseau où il faut rejeter une bonne moitié des captures parce qu’elles n’ont pas la taille légale, on y trouve des truites d’une livre, et parfois de deux.

La pêche est une pêche « de buissons » où la présence d’une canne à moulinet est une véritable plaie, mais cependant si, la plupart du temps, nous attaquons avec un mètre ou un mètre, et demi de fil seulement, pour quatre mètres de canne, il est des trous et non des moindres où nous aurons besoin de quelques mètres de fil supplémentaire. Donc, un moulinet … Mais alors, d’anneau à anneau le long de notre canne, nous allons avoir cette soie pendant en courbes éperdues, comme les fils télégraphiques le long des voies ferrées, qui montent et descendent d’un poteau à l’autre ? Ainsi, juste quand nous aurons réussi à présenter l’appât en belle place, la première ronce venue mettra un malin plaisir à agripper une boucle lâche de ce fil et à ramener l’hameçon à la tête de scion ! Ensuite, quand nous serons entrés dans le buisson pour nous décrocher, adieu les truites !

Il y a évidemment une solution, qui consiste à avoir une canne spéciale pour ce genre de pêche. En Suisse et en Savoie, on rencontre fréquemment des cannes en riz creux, avec scion en bambou, où le fil entre dans la canne à 10 centimètres en avant du moulinet, pour en ressortir à la base du scion. Un anneau à mi-longueur et un anneau de tête de scion, et 80 centimètres de soie à nu à la pointe de la canne, cela réduit à presque rien les chances d’embrouillage. Mais l’idéal, avec cette canne comme avec les modèles ordinaires, est d’avoir un fil constamment tendu, du moulinet à la pointe du scion — ne serait-ce que pour assurer la similitude constante de tous les ferrages.

Ce n’est pourtant pas bien difficile. Il suffit (fig. 1) de fixer en travers de la soie, par un nœud approprié, un bout de bois gros comme une allumette et long d’un centimètre environ, attaché en son milieu. Ensuite, mettre le frein à cliquet du moulinet et récupérer jusqu’à ce que cet arrêt vienne se coincer en travers de l’anneau de tête de scion. On a ainsi un ensemble qui se comporte, dans la broussaille, à peu près comme une canne dépourvue de moulinet (fig. 2). Plus de fil « libre » entre les anneaux, qui nous réservent toujours au bon moment quelque fâcheuse surprise. Nous pourrons ainsi faire sautiller franchement grillons et sauterelles, prêts à donner du fil si l’attaque est trop violente, prêts aussi à allonger notre bannière de la quantité voulue en espaces découverts, tout en conservant cette « butée » qui bloque fil et moulinet à notre minimum d’un mètre, par exemple, entre 1e bout du scion et ‘hameçon.

Pour ne pas quitter ces petits ruisseaux, si attrayants pour la pèche, je vais présenter ici une méthode de pêche en deux temps, si j’ose dire, que j’ai pratiquée par hasard vers 1920 dans les petits torrents d’Auvergne, et qui, depuis, m’a toujours valu des captures de taille très au-dessus de la moyenne.

I. L’exploration.

— Remonter le ruisseau, avec une sauterelle sur hameçon long plombé d’un gros plomb fendu peint en vert de taille 0 à 00, et serré sur la palette. A toutes les chutes, là où l’eau tombe en cascade blanche et où vous devinez qu’il y a, sous un seuil de pierre, en balcon, une sorte de grotte où stationne la grosse truite, laissez votre sauterelle descendre à fond au beau milieu de la cascade, posez votre canne à terre et couchez-vous à l’ombre cinq minutes. C’est long, cinq minutes, même quand on regarde les papillons et les oiseaux dans les branches ! … Au bout de ce délai, vous relevez doucement votre ligne. De deux choses l’une : ou bien la sauterelle est intacte, et le coin à grosse truite est vide — sa locataire est en balade, ou vient d’être pêchée, ou ratée, enfin ne se manifeste pas, — ou bien votre sauterelle vous revient broyée, vidée, sucée, un cadavre, un squelette de sauterelle … Alors, la grosse truite est bien là. Elle a pris l’insecte avec précaution, d’une touche prudente du bout des lèvres, l’a broyé et trituré un instant dans sa bouche, et a rejeté tranquillement le déchet, comme un amateur d’huîtres rejette les coquilles.

Alors, vous prenez bonne note de l’endroit, et je vous suppose suffisamment pêcheur pour n’avoir point besoin de planter pour cela un petit drapeau dans l’herbe, et vous continuez à remonter le ruisseau. Au bout de deux heures, vous aurez peut-être exploré ainsi un kilomètre et demi et pris en route une ou deux truitelles étourdies. Peut-être même, car tout arrive, lorsque vous aurez voulu, à la fin de l’une de vos siestes, retirer du « gouffre » de la cascade votre sauterelle témoin, aurez vous eu la bonne surprise de lever une grosse pièce qui aura tout avalé à fond, comme un brochet pendu à un vif oublié. Mais ne comptons pas sur les miracles. Vous êtes simplement parvenu au sommet du ruisseau, en repérant en route dix à douze trous où votre sauterelle a été dégustée par des clients de poids, et il faut maintenant réaliser.

II. La pêche.

— Elle est, je me hâte de le dire, aussi peu sportive que possible. Nous nous en consolerons en admirant les belles pièces capturées. Elle consiste à refaire en sens inverse notre parcours de tout à l’heure, en nous arrêtant aux seuls endroits que nous avons constatés être occupés. Là, nous descendons notre sauterelle comme précédemment, nous comptons lentement jusqu’à vingt, et nous ferrons sec du poignet. Nous n’avons pas senti la moindre touche ; car les grosses truites sont lentes à l’attaque et immobiles quand elles mangent, mais tous les trois ou quatre trous nous piquerons une belle bête, une de ces truites noir et or piquées de rouge, courtes et trapues, qui pèsent un kilo sans en avoir l’air.

Avec deux ou trois de ces pièces comme fond de notre panier, nous n’avons plus qu’à nous amuser à pêcher, de-ci de-là, ces truites de 180 à 200 grammes, dîtes « truites pour un » dans les restaurants, et qui ne sont pas les plus mauvaises. Mais la présence d’un ou deux « monstres », dans le sac, nous rendra les décrochages toujours à craindre moins douloureux.

Enfin je ne quitterai pas le ruisseau sans dire un mot de la manœuvre, très intéressante et productive que l’on peut y faire de la mouche à hélice. Je n’en ai jamais tiré grand parti dans les eaux agitées, où une vibration de plus ou de moins n’a aucune raison d’attirer l’attention de la truite. Mais, en traversant les prés, les ruisseaux ont de longs parcours, calmes et profonds, et les belles truites ont l’habitude de reposer dans les creux qui, très souvent, se sont formés sous les berges surplombantes. La mouche à hélice, assez longue, ressemblant plus à une chenille qu’à une mouche demande une manœuvre toute spéciale. Plombée d’un plomb rond « sur le nez », juste en avant de sa petite hélice, elle tend, si nous la laissons aller après l’avoir posée à la surface, à piquer vers le fond à un angle d’environ 45°. C’est là qu’interviendra une certaine légèreté de main qui ne s’acquiert qu’en regardant travailler la mouche entre deux eaux. Entre le plomb, qui veut la faire piquer, et le fil, qui tend à la soutenir, la mouche prend une position presque horizontale, à peine inclinée sur l’avant (fig. 3), et en déplaçant lentement, très lentement, le scion de la canne on constate que l’hélice se met en marche, et que la « bête » se met à progresser. De petits relâchers lents, suivis de remontées plus lentes encore, permettent de maintenir le leurre, avec quelque habitude dans une tranche d’eau horizontale haute tout au plus de 10 à 15 centimètres pour un parcours horizontal de 5 à 6 mètres. L’illusion est extraordinaire : cuillers et devons ne nous ont habitué au mouvement que lorsque leur déplacement par rapport à l’eau atteint déjà une certaine vitesse, mais la mouche à hélice se met à tricoter sous elle, comme un chien basset, en avançant infiniment moins vite. Il semble absolument que nous ayons affaire à un insecte d’eau ramant de ses pattes antérieures et j’y ai moi-même été souvent pris.

La manoeuvre consiste simplement à faire « défiler » cette mouche, en position naturelle, presque horizontale, à une main du fond et à 30 à 40 centimètres de la berge ; en montant ou en descendant, cela a peu d’importance vu le manque presque total de courant. Là, en eau calme, le battement de l’hélice prend toute sa valeur vibrante ! et bientôt on voit, sous les racines, paraître des bouts de nageoires ou de queues de belle taille. L’attaque est de toute brutalité. Au passage de la bête vivante, la truite bondit de sa caverne … et y retourne d’un seul élan. D’où la nécessité de ne pas raser de trop près le surplomb de roches moussues ou de vieux branchages qui sert de coffrage à la terre du bord. Les ratés et les ruptures sont à craindre, la difficulté étant de passer d’une manoeuvre soutenue et lente de la canne, guidée dans le sens horizontal, à un ferrage instantané. Mais les résultats sont ahurissants : d’un petit canal d’irrigation que l’on enjambe sans allonger le pas outre mesure, vous sortirez, le long des murs de pierres sèches ou des racines fouillées par l’eau, des truites de taille inattendue et peu commune.

J’ai même, de la sorte, pris de l’ombre chevalier dans des lacs de montagne, par 2 ou 3 mètres de fond en eau transparente. Ce sont là de petits procédés qui n’ont pas la noblesse de la mouche classique, mais je n’ai jamais eu honte, un jour où la truite refuse de monter, de faire les premiers pas et d’aller la chercher où elle est.

La Truite du Pont

J. Lefrançois Juillet 1951

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Au cours de l’été 1946, si j’ai bonne mémoire, un honnête commerçant de Renage (Isère), M. M …, qui m’avait fait l’honneur d’acheter chez l’éditeur deux exemplaires de ma prose, était venu me demander de les lui dédier. Comme je m’acquittais de cette agréable mission, M. M … me proposa une partie de pêche au lieu de mon choix, en compagnie de son fils R …, spécialiste du lancer léger, mais sportif complet. Je lui proposai un essai à Saint-Genis-d’Aoste, dans le dernier tronçon de notre magnifique Guiers, soit entre la ville de Saint-Genis et le Rhône. J’avais eu, plusieurs fois, l’occasion de prendre dans cette partie du torrent, agréable à pêcher malgré la végétation encombrante des rives, du poisson très varié : brochets, perchettes, truites, et surtout de très gros chevesnes. Je me souviens notamment d’une bagarre importante avec un « meunier » d’environ 2 kilogrammes que je maintins longtemps entre deux buissons d’épines surplombant un fond à fort courant et qui finalement m’échappa par suite de la défaillance imprévisible d’un « triple » mal trempé. L’unique branche incrustée dans la large gueule du poisson s’était affaissée jusqu’à l’horizontale. On sait que, pour prendre le chevesne, très méfiant, il faut des cuillers assez petites, parfois minuscules, et des triples fins d’acier, faisant dans l’eau « pattes de mouche ». Ce genre d’accident est rare. Bref nous arrivâmes à Saint-Genis vers neuf heures du matin, par une journée très chaude.

M. M … père, simple chauffeur à l’occasion, avait amené avec son grand fils un tout jeune neveu qui s’avéra tout de suite un débutant entraîné à très bonne école.

Le Guiers était assez bas. A treize heures, nous n’avions pris que quelques chevesnes moyens et deux où trois perchettes, en somme peu de chose. La pêche était pratiquement finie ; nous décidâmes sagement de déjeuner sur place et de faire une sieste confortable à l’ombre des peupliers, tout en nous réservant au retour un crochet par le Pont-de-Beauvoisin. Nous avions envie d’y faire quelques emplettes touchant l’exercice de notre sport.

Nous débarquâmes au Pont-de-Beauvoisin à 17 heures. L’aimable tenancier de l’important magasin du bourg où se vendent tous les articles de papeterie, librairie, maroquinerie, articles de pêche, etc. (j’en passe), est aussi un excellent et enragé confrère in partibus. Tout en prospectant le matériel halieutique, on parla naturellement truites, captures spectaculaires ou plus modestes, etc., etc. … La conversation s’anima très agréablement. « Si vous voulez vous rincer l’œil, nous fit l’honorable interlocuteur, car c’est tout ce que vous pourrez faire, allez sur le pont. Vous verrez, sous vos pieds, une pièce magnifique. C’est une truite de un kilogramme. A 100 grammes près, je ne me trompe pas, croyez-moi. Elle est là depuis le printemps, en chasse presque perpétuelle. Elle s’est adjugé la bouche de l’égout.

» Elle tourne en rond comme un cheval de cirque en poursuivant tous les intrus, notamment une congénère d’une bonne livre, marbrée de noir, et trois autres de 100 à 200 grammes. Son rayon d’action est limité par une pierre de 50 kilogrammes environ, située à 25 mètres de l’égout. (On ne saurait être plus précis.) Elle y repasse à chaque tournée, s’y frotte, s’y repose aussi, car c’est à la fois son home et sa cache pour l’affût ; je la connais bien, vous voyez. Je suis à côté et la considère un peu comme mienne … Je l’ai déjà essayée, je ne sais combien de fois, avec toutes les amorces possibles, naturelles ou artificielles : il n’y a rien à faire … J’en ai pris cependant d’aussi grosses cette année dans le même secteur ; je n’en suis pas à mon coup d’essai … Mais allez vous rincer l’œil, messieurs, cela fait toujours plaisir … »

« On y va ? » questionne M. M… fils, après avoir payé et mis en poche ses mouches, cuillers, etc. … « Je vais chercher les cannes », ponctua M. M… neveu. « Peuh ! pensai-je, si vous y tenez, mais une seule suffira. Apportez seulement celle de votre cousin … » La voiture était à deux pas. Le jeune homme revint en courant, chargé de « tout le matériel », y compris l’épuisette télescopique, sous l’œil amusé … et un peu goguenard de l’honorable confrère … « Bonne chance, on ne sait jamais … » Non ! on ne sait jamais.

Du haut du pont, nous repérâmes immédiatement la grosse truite, la « marbrée » d’une livre et les trois petites … Quelle pièce ! Un bon kilo, c’est vrai … M. X … ne nous a pas menti … « Essayons-la ! … — A vous l’honneur, fis-je à mon enragé compagnon, vous êtes plus adroit que moi. »

Par un vieil escalier de pierre usé et sale, nous descendîmes sans bruit, jusqu’au ras de l’égout. Inutile de dire que, dans cette approche à trois, nous avions fait le gros dos avec une conscience digne du plus fin chasseur d’alouettes. La grosse mère, confiante, continuait son trafic.

Avec une maestria remarquable, M. M … lui lança sa cuiller à un mètre du museau. Le léger papillon de métal se posa sur l’eau sans faire une ride et la pénétra en tournant. Un maximum de perfection. La truite se précipita sur l’engin, l’examina de près, parut s’y intéresser, le suivit … mais se garda bien d’y toucher. Évidemment, elle en avait vu tourner bien d’autres. « L’affaire est jugée », pensai-je. Mon pêcheur s’obstina, recommença trois fois, changea son leurre, mit enfin un devon. La tactique de la belle demeura immuable : une projection, un examen, une poursuite de quelques mètres pour rire, un retour à la pierre : en somme, en langage de poisson, l’impoli « retour à l’envoyeur ». Mon passionné collègue était aussi observateur. « Vous remarquerez, dit-il, qu’elle revient toujours au même endroit, exactement entre le bloc et ce petit caillou que vous voyez en aval à 10 centimètres et à gauche. Elle a juste son passage. » Et il ajouta : « Je vais essayer de la harponner dans cet espèce de couloir, mais mes triples sont trop petits. Avez-vous quelque chose de gros ? » Je trouvai dans ma trousse un « fin d’acier » de grande dimension … En le lui présentant, je ne pus m’empêcher de faire cette objection : « Mais comment pourrez-vous le placer sans plomb à pareille distance ? » Il y avait, je l’ai dit, environ 25 mètres. Il se contenta de sourire. « Regardez. » Du premier coup, il lança son harpon avec une précision inouïe entre les deux pierres. « Il y est », fit-il, car je n’avais pas pu le suivre des yeux. « Attention ! elle y va … Hop ! … Manquée … de 2 centimètres … Quelle guigne ! … Si elle repasse, je l’ai. » Sur le pont, cinq ou six passants s’étaient arrêtés, très intéressés et un peu persifleurs : des pêcheurs naturellement. Il relança l’engin … « Bien placé, refit-il … elle revient … Hop ! je la tiens. » Bagarre. Le moulinet crissa … et le refendu, ployé par les trépidations, accusa la lutte. La truite, fonçant à toute allure dans le courant, avait d’un seul jet dévidé au moins 60 mètres de nylon … Sur toute la longueur du pont, une importante galerie s’était peu à peu emparée du garde-fou et discutait ferme … Des paris s’engagèrent : « Il l’aura, l’aura pas … Que si, que non … Elle est trop grosse. » Son fil est trop fin … On n’a pas idée … Ah ! il la l’amène … elle repart … Noyez, noyez !!! … », etc., etc. … Lui, très maître de la situation, très beau, impassible, sans céder un pouce, donnant ou récupérant, suivant les passes, son fil toujours tendu, abandonna ses légères sandales et entra résolument dans l’eau. Il n’avait pas quitté la bête des yeux et se guidait au seul tâtonnement des pieds. Le niveau monta rapidement jusqu’au ras de son short. « Cela va mieux à présent, dit-il : à nous deux. » Et, conscient de son savoir autant que de la solidité de son faible matériel, il daigna enfin répondre à la galerie : « Contentez-vous donc de regarder, là-haut. »

Le combat dura vingt minutes. La truite accusa une lassitude progressive, se laissa « pomper ». Elle bascula un instant sur le flanc, signe précurseur du moment critique. Je préparai l’épuisette. Sans avis, un jeune homme de bonne volonté, confrère certain, mais trop impulsif, me prit l’engin des mains et entra à son tour dans le « bouillon ». « Pas encore, lui dis-je … Quelques minutes … Vous allez la manquer … » Il n’écouta pas et, au moment où la truite, visiblement sur ses fins, passait à portée, il la pocha si maladroitement qu’elle repartit dans le courant. Sur le pont courut un long murmure désapprobateur. « Adieu ! … Non … je la tiens toujours, cria mon compagnon, qui avait paré la botte avec un superbe sang-froid … Je la ramène, mais, je vous en prie, laissez-moi faire. » Je lui désignai du doigt une crique minuscule formée par le tuyau d’égout et la berge … « C’est là qu’il faut la pocher … Elle y viendra toute seule … » Il l’amena dans la crique alors qu’elle « roulait » sur elle-même dans les derniers spasmes. L’épuisette, maniée cette fois d’une main sûre, la pocha et, malgré ses soubresauts encore violents, la déposa sur la berge. Le fil, du nylon d’un 24/100, l’avait accompagnée jusqu’au bout, tenant le triple profondément ancré au niveau d’une pectorale. J’enfonçai prestement les doigts dans les ouïes de l’animal et, demandant un canif ouvert, j’en plantai la lame dans le crâne du poisson, ce qui est le moyen le plus sûr, le plus propre, d’achever instantanément une grosse pièce.

C’était fini. Sur la balance d’une boutique proche, la truite accusa 1 kg,550. Après avoir longuement et brillamment arrosé son succès, le vainqueur de ce magnifique tournoi nous proposa d’aller montrer la « prise » au confrère libraire, papetier, etc., etc … C’était, on en conviendra, un retour de politesse presque obligatoire « pour le rinçage de l’œil » …

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On camoufla donc le trophée dans un sac tyrolien … L’honorable collègue discutait avec un client d’une affaire de papier buvard, donnant soif par conséquent. Le client partit la langue sèche … « Alors, messieurs, vous l’avez vue cette truite ? … Un beau morceau, hein ! Oh ! pour ça ! — Un kilo au moins ! — Plus ! — Non, je vous dis un kilo. — Plus. — Qu’en savez-vous ? —Elle est là. —Comment ? Où, là ? — Jugez vous-même. » On sortit la pièce à conviction. Le brave homme n’en revenait pas : « Vous m’avez pris ma truite … C’est invraisemblable … Pourtant c’est elle … je m’incline … Mais comment avez-vous bien pu la prendre ? — Très simplement : avec une mouche. — Oh ! — Comme ça ! » (L’article lui apprendra peut-être la vérité.)

… Et, comme il n’était pas rancuneux, en parfait confrère, il nous offrit aussi sa tournée. Pauvres pêcheurs !