La pêche au macaroni

R. Portier

Décembre 1947

Dans nos contrées, à partir de la mi-novembre, nous ne pouvons plus guère compter sur la capture des gros cyprins, barbeaux, brèmes, carpes ou tanches ; celle même de la « blanchaille » devient à peu près nulle. Il est, cependant, quelques autres poissons que les basses températures laissent à peu près indifférents et qui continuent à mordre plus ou moins bien à la ligne. De ce nombre est le chevenne de bonne taille, dont la chair blanche et grasse, malgré ses arêtes, n’est point du tout à dédaigner.

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La pêche au ver de terre

Marcel Lapourré

Mars 1949

Depuis que le premier homme a eu l’idée d’extraire de l’onde un de ses habitants, à l’aide d’un fil et d’un hameçon, il a, très probablement, utilisé le ver de terre (lumbricus) comme appât, d’abord parce qu’il est accepté avec empressement par tous les poissons, ensuite parce qu’il est très facile de se le procurer.

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Pourquoi le poisson, quel qu’il soit, est-il si friand de cet annélidé qui ne vit pas, comme les larves aquatiques, dans le lit de la rivière ?

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Mouche exacte et mouche de fantaisie

P.Carrère

Octobre 1949

On a dit que deux pêcheurs de force égale pêchant l’un avec la mouche exacte, l’autre avec la mouche fantaisie, auront fait sensiblement le même tableau à la fin de l’année. Le fait ne prouve pas grand’chose quant à la valeur de la mouche. La mouche en elle-même n’est peut-être rien, et deux pêcheurs d’égale force sont difficiles à trouver. Seul, le pêcheur pourra juger par lui-même et pour lui-même, après une longue expérience, au cours de laquelle il aura utilisé tantôt l’un, tantôt l’autre genre de mouche, en tenant compte, autant que faire se peut, des choses si variables que sont le temps, l’eau, l’activité du poisson et … du pêcheur.

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La grosse truite.

R.Portier

Février 1949

C’est à un professionnel émérite, nommé Gouverneyre, qui, il y a quarante ans environ, approvisionnait en grosses truites, pour leurs banquets, plusieurs hôtels du Massif Central, que je dois de précieux renseignements pour les capturer. Ceux-ci m’ont permis, par la suite, de compter parmi mes prises un nombre relativement important de ces salmonidés, variant en poids de 2 à 4 kilogrammes.

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Ouverture de la pêche à la truite.

Marcel Lapourré.

Délégué du Fishing Club de France

Février 1942

Officiellement, la pêche de la truite est ouverte, dans beaucoup de départements, depuis le 1er février. Ce n’est certes pas une date bien choisie, pour plusieurs raisons : d’abord la plupart des truites n’ont pas encore frayé si les eaux ont été très froides et hautes, au cours de l’hiver ; celles qui ont déposé leurs œufs sont dans un tel état de maigreur qu’elles n’offrent, au point de vue purement sportif, qu’une bien minime satisfaction.

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Elles ont perdu une grande partie de leur vigueur et ne sont plus les poissons combatifs qu’elles étaient, il y a quelques mois.

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La vie du saumon … partie 1

Delaprade

Septembre 1949

C’est un véritable roman que la vie du roi de nos rivières. Il s’est bien raréfié depuis un demi-siècle, en raison de la construction de nombreux barrages hydro-électriques, barrages trop hauts en général pour qu’il puisse les franchir, bien que d’un seul coup de queue il arrive à passer des dénivellations verticales de 2 mètres.

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Or, revenant adulte de la mer, il lui faut absolument, pour sa reproduction, accéder à sa zone de frayères, qui est à peu près la zone de frayères de la truite.

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Mea Culpa …

P. Carrère

Mai 1951

Devant la disparition graduelle du poisson, je parle particulièrement du poisson de surface : truites, vandoises, chevesnes, etc. …, le monde pêcheur s’inquiète. On voudrait des moyens pour remédier au désastre. On cherche, en étudie les causes diverses du dépeuplement de nos rivières : les supprimer serait aussi supprimer le mal.

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En dehors des causes dues au progrès : nombre croissant des pêcheurs, méthodes, matériel nouveau chaque jour plus perfectionné, goût du plein air se développant, braconnage sérieux ou anodin, ou jugé comme tel, n’y a-t-il pas aussi des causes naturelles peut-être inéluctables de ce dépeuplement ?

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Les origines de la barque.

Robert Delagneau.

Octobre 1950.

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Mes amis pêcheurs et chasseurs vous êtes-vous déjà demandé quels étaient les hommes qui avaient découvert, pour se déplacer sur les eaux, la fragile nacelle dont vous faites journellement usage ?

Un certain nombre d’entre vous s’est sûrement posé cette question.

Je vais essayer d’y répondre. Pendant mes années d’études archéologiques à l’École du Louvre, les hasards de mes recherches sur les civilisations de Sumer et d’Akkad m’ont fait pencher sur ce délicat problème qui devint par la suite le sujet de ma thèse.

À défaut d’autres documents plus anciens, nous sommes bien obligés de considérer, à l’heure présente, la civilisation mésopotamienne comme la plus ancienne connue.

Je sais très bien qu’une pareille affirmation soulèvera des protestations de quelques confrères égyptologues, mais il ne m’est pas possible, dans le cadre étroit de cet article, d’ouvrir une parenthèse de plus sur ce délicat problème qui sépare depuis un peu plus d’un siècle les assyriologues et les égyptologues.

Il n’est guère besoin de démontrer, vu sa situation géographique, l’importance prise par la navigation dans la plus haute antiquité en Mésopotamie.

À défaut de preuves directes, la composition du sous-sol mésopotamien n’ayant permis la conservation des barques en bois, l’hydrographie naturelle, les nombreux canaux creusés par la main des hommes et dont l’entretien est attesté par les tablettes les plus anciennes (quatrième millénaire avant Jésus-Christ), le rôle que la barque joue actuellement dans cette région suffisent à nous faire deviner que le problème de flotter sur les eaux fut sûrement l’un des premiers qui se soit posé aux plus anciens habitants de notre planète. Cette conception est encore rendue plus vraisemblable par le fait que le sol était aux époques préhistoriques inférieur à l’actuel et que d’immenses marécages recouvraient le pays.

Les crues actuelles du Tigre et de l’Euphrate, les deux grands fleuves qui ont donné son nom à cette région (Mésopotamie : pays entre les fleuves) se produisent à trois semaines d’intervalle. Elles prolongent et agrandissent les marais, si bien que les communications ont dû être aux époques les plus lointaines presque aussi difficiles quand les eaux étaient basses ou quand elles atteignaient leur plus grande hauteur. Pour assurer leurs communications, les premiers habitants de cette contrée n’avaient d’autres ressources qu’un flotteur, la navigation pour eux fut une nécessité avant de devenir un art.

Quelles ont été les formes de ces premiers flotteurs sur lesquels nos plus lointains ancêtres osèrent s’aventurer, pour aller d’un endroit à un autre ou pour chasser et pêcher dans les marais ?

Je vais essayer de l’expliquer d’après les plus vieux documents trouvés in situ.

À l’origine, le premier flotteur fut l’œuvre de la nature. Lorsque pour une raison quelconque, un arbre tomba dans l’eau, l’homme s’aperçut qu’il flottait, c’était le premier flotteur. À peine équarris sur une face, creusés à l’intérieur, dépourvus de tout point d’appui pour les avirons ou les rames, ces bateaux rudimentaires sont encore de nos jours en usage chez certaines tribus d’Afrique.

On ne peut affirmer cette hypothèse d’une façon certaine, les plus anciennes représentations qui sont parvenues jusqu’à nous n’ont rien de commun avec le type « auge », auquel se rattachent plus ou moins les troncs d’arbres évidés.

La similitude des embarcations égyptiennes avec celles de la Mésopotamie pourra facilement s’expliquer lorsque l’hypothèse d’un ancêtre commun aux deux races sera démontrée. Mon opinion est que le premier flotteur ne fut pas importé en Mésopotamie par des envahisseurs nomades venant de l’Est (thèse nouvelle à démontrer), car ces peuplades venant de régions de monts et de steppes furent plutôt les importateurs du cheval que de la barque.

La barque est née en Mésopotamie comme vraisemblablement elle naîtra dans d’autres régions, plus tard, chez des peuplades qui se sont trouvées devant les mêmes nécessités et les mêmes conditions d’existence. Ce qui me permet d’insister et d’appeler la civilisation sumérienne la « Civilisation de la barque », c’est que, jusqu’à ce jour, on n’a pas encore trouvé trace de civilisations antérieures. Il est bien entendu que ce terme de civilisation de la barque doit être interprété dans son sens le plus large, comme les termes déjà usagés de Civilisation du miel et de Civilisation du renne.

Le type de la barque mésopotamienne est caractérisé par une hauteur plus ou moins grande des extrémités, ce qui lui donne la forme d’un croissant de lune. Pourquoi cette forme ? Deux hypothèses se présentent : 1° il se pourrait que le marinier mésopotamien ait donné cette forme à son esquif pour s’attirer la protection du dieu « Sin », dont le symbole est le croissant de lune, et éviter ainsi les multiples dangers de la navigation sur des fleuves aussi redoutables que le Tigre et l’Euphrate. 2° À moins qu’il ne s’agisse d’une nécessité absolue de cette forme pour obtenir une navigation plus facile dans des marais encombrés de roseaux ? Je suppose que l’esquif primitif, s’il ne présentait pas cette forme exactement, s’en rapprochait du moins d’une façon suffisante pour que la transition ait pu se faire presque naturellement. Il est aussi possible que le type primitif ait subi une transformation complète. Il se pourrait qu’à des besoins nouveaux correspondent un type entièrement nouveau, lui aussi. Cette forme cintrée est attestée par les plus anciennes représentations et il semblerait que ces barques étaient construites d’un matériau souple et flexible capable de recevoir les courbes qu’on voulait lui donner, probablement des roseaux (voir figure).

Depuis la période d’Ur (troisième millénaire av. J.-C.) jusqu’à nos jours, la barque mésopotamienne n’a pas évolué. Pour les transports, les Mésopotamiens utilisaient le kuffa, sorte de panier circulaire tressé en osier et rendu étanche par du bitume ou des peaux de bêtes cousues. Cette sorte d’embarcation se conduit à la godille pour l’empêcher de tourner sur elle-même. Ils employèrent aussi le kellek, sorte de radeau de bois dont la puissance de flottaison est fortement augmentée par des peaux d’animaux gonflées d’air placées sous l’armature de bois. Mais la forme mésopotamienne typique, employée pour de multiples usages, est le bateau en bois aux extrémités fort relevées en forme de croissant de lune, le belem.

Avant la période historique, lorsque de grands échanges d’influence se sont produits entre la Mésopotamie et l’Égypte, celle-ci adopta le belem mésopotamien, qui devint par la suite le type de la barque sacrée.

Pourquoi ces types de bateaux n’ont pas évolué depuis les temps les plus anciens et se sont conservés identiques jusque dans l’Irak d’aujourd’hui, sans laisser pour ainsi dire de points de repère pour délimiter les différentes époques de son évolution ? Pourquoi ont-ils gardé leur même caractère à travers des milliers d’années ?

Pourquoi les mêmes modes de propulsions, rames, perches, halage et voile ?

Parce que les Arabes, conservateurs rigoureux, emploient les mêmes techniques de fabrication, les mêmes matériaux de construction qu’aux époques les plus lointaines. De plus, l’état des choses naturelles du pays, fleuves, canaux, crues, marais, manque de bois approprié, etc., est toujours resté immuable en Mésopotamie à travers les siècles.

La truite en montagne.

J.Lefrançois

Juillet 1950.

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Dans un petit livre traitant de la pêche en Dauphiné, j’ai réparti les poissons en trois zones : plaine, altitude moyenne, haute montagne.

Cette répartition d’apparence spectaculaire a pour but de mettre en relief spontanément les conditions de vie très différentes dans lesquelles se trouve placé un même poisson sous l’influence de l’altitude. Il est ainsi aisé de constater que ces conditions de vie sont inversement proportionnelles à la progression et d’autant plus difficiles que l’altitude augmente, et ceci jusqu’au point crucial où, les eaux étant stérilisées par le froid, le poisson ne peut plus vivre.

La connaissance des conditions de vie du poisson est indispensable au pêcheur. Aussi cette sorte de classification en zones dans un livre traitant de la pêche avait retenu l’attention de l’éminent professeur Léger.

Il l’avait trouvée « explicite », et on sait avec quel enthousiasme il pratiquait lui-même notre sport.

C’est à ce titre que j’en fais ici le rappel, et aussi en souvenir du vénéré savant qui, jusqu’à sa mort, m’honora du trésor inappréciable de son amitié.

La plaine ne nous intéressant pas aujourd’hui, l’altitude moyenne pas davantage, bien qu’elle soit, avec raison, la zone de prédilection du pêcheur montagnard, nous pénétrons immédiatement en haute montagne. Le terme sera interprété par nous comme région alpine comprise entre 1.500 et 2.500 mètres. Il serait discutable au seul point de vue touristique.

Ceci posé, je déclare qu’en raison directe des conditions de vie du poisson, c’est-à-dire du milieu où il se trouve et dans lequel il ne faut pas voir uniquement l’eau, mais un cumul de facteurs, savoir : la température, l’absence ou la rareté de la végétation aquatique, la nourriture réduite à une faune très spéciale, la transparence inouïe d’un liquide révélant ou reflétant le plus petit détail, la violence et la soudaineté des perturbations, etc. …, la pêche en haute montagne est tour à tour impossible, difficile, facile, voire d’une déconcertante facilité — nous allons étudier quelques cas typiques ; quant au poisson, il sera invariablement la truite.

L’ennemie n° 1 du pêcheur montagnard (elle est femelle), c’est l’eau de neige. En plaine, chez nous, quand un de nos collègues s’approche de la rivière, sa canne en faisceau sous le bras, scrute le liquide, hoche la tête et s’en va sans « déplier », c’est qu’il a vu l’eau de neige. Qu’est-ce donc que l’eau de neige ? Du sorbet fondu que l’homme de l’art reconnaît d’instinct. L’eau de sorbet, forte ou très forte, a un aspect laiteux, glacial. Elle véhicule en suspens dans sa masse, et non pas seulement en surface comme il est de règle après une forte pluie, des fétus d’herbes sèches, d’infimes radicelles, des feuilles mortes, des brindilles, des plumes d’oiseau, des mousses, etc. …, tout ce que la neige en fondant arrache aux pâturages des sommets. Bref, notre homme est reparti, pensant : « Je reviendrai », et sa canne n’aura été pour lui qu’un symbole, tout comme le parapluie de feu M. Chamberlain. En haute montagne, on ne revient pas si facilement.

La question ne se pose même pas au printemps pour les torrents. Il faut attendre juillet ou août, suivant les fantaisies du vent qui, plus que le soleil, précipite la fonte quand il ne provoque pas une nouvelle chute de neige. Ainsi, je me rappelle une nuit de 15 août passée sous le « marabout » au camp des Rochilles (massif du Galibier), dans le fracas d’un orage effroyable, et, au matin, l’inoubliable vision du petit lac du Serpent s’offrant en vert clair comme une émeraude dans la blancheur d’un écran immaculé — il avait neigé !

Le meilleur mois sera septembre. C’est le seul mois de l’année où les eaux sont à peu près stables, mais il faut compter avec les jours déjà courts et les nuits froides. Le citadin hésitera souvent à tenter sa chance. Cette pêche est donc pratiquement réservée aux campeurs robustes et aux montagnards des haberts. Sur place eux seuls peuvent profiter de l’instant favorable donné par les premières lueurs du jour, le crépuscule, la veille d’orage ou l’averse propice.

Heureux le temps où notre « Alpinus », hôte permanent du berger, lâchant à point le fusil pour la gaule, pouvait profiter de l’exceptionnel avantage et réserver ainsi à ses « inséparables » ces monstrueuses agapes où les truites marbrées des torrents alpins disputaient la succulence aux brochettes d’ortolans en manière de « préambule ». Les jours se suivent, mais se ressemblent de moins en moins.

Donc premier gros écueil, l’aléa de la tentative.

Supposons que, chance inespérée, nous tombions un jour possible. Quelle amorce présenter à la truite ? Ver de terre ? Non, il lui produirait l’effet d’un saucisson de Lyon. Asticot ? Ver d’eau ? Pas davantage, la truite les ignore. Peut-être une « patache » (larve ecdyure), mais, beaucoup mieux, un « ver bleu » (larve probable du rhyacophile). Aurons-nous sous la main ces précieuses amorces ? J’ai parlé d’eau de cristal. Dans cette eau, seul le minuscule ver bleu est relativement abondant, donc peut-être accepté. On ne le trouve que sur place. Il faut, par conséquent, le cueillir dans son élément, pieds nus, pantalons retroussés ou préférablement enlevés, — je laisse à d’autres cette jouissance par le bas d’une température de glace. Quand on a les vers, il faut savoir s’en servir, car ils sont d’une manipulation délicate et je n’envisage que pour la forme les approches de la truite en terrain découvert par des procédés rampants ou « croupetonnants » avec la gaule à bout de bras ; je préfère dire que, dans ce cas péjoratif, la pêche est pratiquement impossible, tout au moins au commun des mortels.

La pêche sera moins difficile si le pêcheur, bien pourvu de l’amorce appropriée fournie par un indigène, s’attaque à une eau troublée par une pluie récente, ou à des gouffres à parties bouillonnantes, car il aura encore pour lui l’atout de l’agitation gazeuse suppléant en partie à sa dissimulation insuffisante.

Il augmentera ses chances par une pêche toujours en amont avec une gaule aussi longue que possible.

Il fera des mouvements très lents. Bien entendu, il aura des vêtements couleur de pierre. La grosse difficulté sera une prospection en terrain scabreux. J’ai vu en action, dans des gorges paraissant inaccessibles, de véritables acrobates chaussés d’espadrilles ; ils capturaient des truites de grosseur moyenne commandées par l’hôtel de la station la plus proche. Ce n’était que du poisson, mais je gage que, si sa valeur avait été calculée d’après le danger couru, son prix honnête eût été exorbitant. La pêche sera donc rarement facile dans les torrents ; j’ai cependant entendu affirmer par des montagnards habitant les plus hauts villages que, certains jours très chauds d’octobre, les truites, affamées par l’approche du frai et très excitées, sautaient sur n’importe quoi ; je n’ai jamais pu le constater. En octobre, la pêche est interdite. À la décharge des montagnards, je dirai que d’une part pour eux la période autorisée est réduite à l’extrême, que d’autre part ces braves gens, brouillés dès la naissance avec des règlements qui ne semblent faits que pour les touristes, prennent le poisson comme le gibier quand l’occasion rare se présente. Nous connaissons trop l’âpreté de leur vie pour ne pas les absoudre de ce péché véniel.

En haute montagne, heureusement ! il n’y a pas que des torrents plus ou moins tributaires des glaciers. Il existe aussi pour le plaisir des yeux et le contentement des pêcheurs une foule de petits lacs admirables encore peuplés de truites. Il serait possible d’en aménager beaucoup d’autres si ces tentatives coûteuses, souvent hardies, n’étaient pas jugulées par la menace permanente d’une destruction certaine, officieuse ou officielle; je dénonce par là l’action néfaste du dynamiteur clandestin, opérant pour son commerce particulier, et l’entreprise tout aussi pernicieuse de l’industriel « perceur de lacs ». Notre position de pêcheurs uniformément bernés et lésés ne nous permet pas de faire, entre ces destructeurs, une distinction d’ordre purement moral.

Dans ces lacs d’altitude, la pêche n’exige aucune technique spéciale. Elle est par conséquent facile, parfois même, nous l’avons laissé entendre, d’une facilité déconcertante. La réussite, qui n’a rien à voir avec la technique, dépendra moins de l’adresse du pêcheur que de son endurance physique ou de son flair à tomber sur l’époque, le jour et l’heure favorables.

Les sportifs pratiqueront la pêche au lancer léger et lourd, suivant leur préférence, ainsi que la pêche à la mouche sèche, les autres pourront pêcher … au bouchon s’ils consentent à passer la nuit sur place.

Une époque toujours excellente pour le lancer sera celle de la débâcle des glaces. Elle a lieu, suivant les années, en juin ou juillet. Le pêcheur qui peut en profiter a bien des chances pour faire, pendant cette courte période, ses plus belles prises. J’ai connu un fort pêcheur d’Allemont (Oisans) qui prospectait régulièrement à cette occasion les petits lacs « des Rousses » (Alpe-d’Huez pour les amateurs de ski) et y capturait des truites énormes. J’ai eu moi-même l’occasion d’y pêcher plusieurs fois. Malheureusement, la dynamite y a fait de grands ravages, et j’ignore s’ils ont été repeuplés.

Quant au jour propice, le touriste qui ne campe pas n’a guère l’occasion de le choisir. Par une journée de calme absolu, il ne fera pas grand’chose. Un vent léger améliorera grandement la situation, qu’il souffle du nord ou du sud. Bien entendu, l’approche d’un orage sera une coïncidence remarquable, mais malheur au pêcheur qui se laissera surprendre. En quelques minutes il sera sûrement transformé en éponge, peut-être lapidé par la grêle, et il risquera cent fois d’être foudroyé en raison du relief offert par sa personne.

Reste l’heure. Les heures extrêmes sont généralement les meilleures. Toutefois, un pêcheur ne doit jamais perdre courage. Ici, comme en bas et peut-être davantage, dans la journée, il y a toujours l’heure H. Il faut la saisir. Pour cela, il est indispensable de faire toutes les heures un essai d’une dizaine de minutes. Si une attaque se produit on peut être certain qu’elle sera suivie d’autres. Enfin, dans les lacs, le poisson s’anime dès la tombée de la nuit. La nuit venue, il tourne inlassablement, à la manière d’un cheval de cirque, en quête des vers et insectes tombés à l’eau. Sur les bords d’un petit lac des Sept Laux (Oisans), lanterne électrique à la main, en attendant le lever du jour, nous avons pu observer une grosse truite très affairée à donner des coups de nez contre la rive, exactement sous la semelle de nos souliers. La moitié de son corps émergeait à l’air libre en raison de la faible profondeur. Elle s’efforçait d’extirper un lombric assez mal inspiré pour sortir de terre à fleur d’eau.

C’est cette habitude de tourner en rond qui sera utilisée pour la placide pêche au bouchon. Donc, lorsque la lune bat son plein, il suffit de disposer une batterie de gaules armées de lignes solides, de préférence en fort nylon, avec flotteurs et vers de terre, puis d’attendre le derrière sur le gazon. On prendra des truites plus facilement que des tanches. Nous en avons été témoin en voyant pêcher de cette façon au lac Lovitel (Oisans) papa, maman et les enfants. À vrai dire, ils ne faisaient aucun bruit et, avant d’être sur eux, nous les prenions pour des moutons couchés.

La pêche au clair de lune ne passe pas pour réglementaire, mais, je l’ai dit, l’altitude excuse, ou du moins autorise, une entorse au règlement. Quant au charme que peut éprouver ce grand philosophe que l’on nomme pêcheur, lorsqu’il est seul avec son art par une belle nuit au bord d’un lac scintillant sous la lune, loin de tout bruit humain, je le suppose trop paradisiaque pour qu’il puisse être effleuré d’une critique.

Par clair de lune et temps calme, la pêche à la mouche sèche donne des résultats surprenants dans les lacs. Des jets normaux suffisent parfaitement. Les truites sont sur les bords. Toutefois, l’exécutant devra se méfier de son ombre tout aussi révélatrice que par le plein soleil.

Dans cet exposé, le lecteur ne voudra bien voir qu’une sorte de peinture grossière par laquelle j’ai essayé de traduire l’impression d’ensemble qui résume pour moi trente années de pêche honnête en montagne ; il n’est question que de notre Dauphiné. Il faut bien toute une vie pour le connaître, et certes je ne prétends pas avoir tout vu ; j’ai cependant conscience d’avoir porté mes « tricouni » partout où je pouvais espérer rencontrer la truite sans me livrer à de dangereuses acrobaties.