La pêche et la guerre.

A. Andrieux

Janvier 1940

La série de mes articles sur la truite au lancer léger, qui a pris fin avec notre numéro de décembre, avait été écrite au début de l’été 1939.

Je ne peux pas dire que je ne prévoyais pas la catastrophe. Mais, enfin, je faisais, nous faisions tous, comme si nous ne l’avions pas prévue.

Et maintenant, j’écris, en octobre 1939, la suite de cette étude, qui paraîtra à partir de janvier ; « La vie continue » bien sûr. Mais est-il possible de ne pas s’arrêter en chemin, de ne pas penser : « Maintenant, il y a la guerre ».

On a passé la soixantaine, on reste dans son coin de terre à travailler maladroitement, à faire des métiers qu’on ne connaissait pas, pour remplacer les absents, produire quelques aliments, aider un peu ses voisins.

Et on attend, anxieux, des nouvelles de tous les jeunes parents, de tous les jeunes amis. Et, deux fois par jour, la radio nous apporte de quoi avoir patience et confiance.

Mon petit pays, que je trouvais trop envahi, trop bruyant à cause de l’afflux des pêcheurs qu’y attirait une réputation ancienne, mais à présent usurpée … qu’il est morne à présent, et désert ! Comme on les regrette, les foules des dimanches de jadis, oui, les bruyants, les maladroits, les encombrants ! Que c’est sinistre, ces longues rives désertées, avec ça et là un vieil homme triste, qui pêche mélancoliquement, comme un héron, et, s’il se met à siffler machinalement, s’arrête net, comme s’il était dans une église !

Ah ! le dernier dimanche avant la mobilisation générale, je m’en souviendrai toujours.

C’était le 27 août …

Il y avait encore beaucoup de pêcheurs au bord de la Loire, malgré les vides laissés par tous ceux qu’on avait déjà « rappelés ».

C’était encore le niveau d’été, des eaux très basses en toute petite crue. Quelques flocons d’écume blonde commençaient à peine à descendre le courant.

Un dimanche ordinaire, la « bonne place » aurait présenté l’aspect d’un concours de pêche, et les plaisanteries bruyantes n’auraient pas cessé.

Ce jour-là, on se casait aisément le long du remous, et il régnait un lourd silence angoissant. Quelques réflexions à voix basses : « Un tel est parti. — Mon fils aussi. — Mon frère part demain. » Et quand on disait : « Qu’en pensez-vous ? », les paysans répondaient toujours : « Ça s’arrangera ». Ils ne pouvaient « y croire », car ici nous sommes dans la région la plus douce de France, on ne se querelle guère entre voisins, et on sait qu’un mauvais accommodement vaut toujours mieux qu’un bon procès.

Les citadins étaient moins rassurés. Tout de même, on ne pensait pas qu’« il oserait ». On disait : « Il faudrait qu’il soit fou … ».

Et on surveillait mélancoliquement les plombées. Car c’était la pleine saison de la carpe.

Toutes ces ficelles tendues et vibrantes, ce n’est pas fameux pour attirer le poisson. Sans compter que beaucoup de confrères vérifient leur appât un peu trop souvent, et relancent lourdement leur ligne. « Plouf », fait le plomb. « Zut », dit le pêcheur (quand il est très bien élevé), et il retire sa ligne et la relance, parce que le fil s’était accroché dans une brindille, et que le lancer était, à son avis, trop court.

La blanchaille donne peu, au blé et au chènevis. Elle est gavée par les cargaisons d’amorces déposées depuis deux mois tout le long des berges.

Une grosse perche chasse à 30 mètres du bord, au-dessus des roches submergées. Elle fait bien son kilo, car elle poursuit des « dards » longs de 20 centimètres … J’y vais avec ma « 200 grammes » et une jolie petite cuiller de cuivre à queue en plume de faisan doré, que m’a envoyée mon ami Fournet. Au troisième lancer, la bête s’accroche. Elle lutte durement, et me prend du fil … ; rien à faire pour la remonter en plein courant … Enfin, elle dévie ; la voici dans le remous. Deux confrères complaisants lèvent leurs plombées en hâte, pour me donner libre passage … Voici le poisson en surface, remontant vers les roches, le dos hérissé. Encore quelques mètres, et c’est l’hallali. Zut ! Arrêt incompréhensible … J’ai beau mouliner, rien ne vient. Je tends le fil et constate que ma perche a été s’entortiller dans une ligne cassée par un précédent lanceur et qui flottait entre deux eaux. Sans doute, y a-t-il plus loin une cuiller accrochée aux roches.

Le gut est plus solide que le mien. La bête prend un point d’appui … et se décroche.

Mais voici M. J …, qui tient une carpe « à la petite ligne », c’est-à-dire à sa ligne à gardons, mais sur canne à moulinet … la manœuvre est belle à voir. Tous les assistants ont retiré leurs engins. La bête va, vient, promène le pêcheur tout au long de la berge … ; enfin la voici vaincue et couchée dans l’épuisette d’un confrère. Quel beau bronze doré ! …

Hélas ! le long de la rive, un bruit se répand de bouche en bouche : « On rappelle le 1, le 6 et le 7. — Quel numéro as-tu ? »

Il y en a qui se lèvent, plient tout leur fourniment. On entend le ronflement d’un moteur … le camarade est parti vers son destin. Des motos pétaradent ; on pense malgré soi aux mitrailleuses …

On recherche un pêcheur de mon âge, qui était là tout à l’heure et doit être parti « au petit pré ». Son fils part et voudrait le revoir « avant ».

L’immense fleuve coule sans une ride, entraînant l’image paisible d’un vaste ciel aux nuages saumonés. Quelle paix profonde ici ! Se peut-il …

Voilà une plombée des frères M … qui se déroule ; le moulinet imite le chant du « roi de cailles » … Le pêcheur se hâte ; la carpe ne doit plus être très loin des roches, et, si elle y arrive, elle a partie gagnée. Mais non, un coup de ferrage puissant l’arrête, sans doute à 2 mètres de l’obstacle, la canne baissée et franchement portée à gauche la fait virer et la bataille commence. Dans l’eau rose, la ligne découpe des sillages verts. Les camarades supputent le poids de la capture, en l’exagérant à plaisir. Le pêcheur, lui, ne dit rien. Il serre les dents et se tient prêt à toutes les ripostes, canne haute et toujours pliante, de crainte du décrochage. Enfin, le large flanc, cuirassé d’or, s’est montré au milieu d’un cercle de jade, la bête a replongé mais son compte est bon. L’épuisette la reçoit et l’enlève, ruisselante, pour la poser loin de l’eau, en lieu sûr. Six à sept livres … Et voici le soir venu.

Elles ont bien « donné », les carpes, en ce dernier jour de pêche avant le drame. Tout le monde en a touché, il y a eu des casses, des décrochages. Un tel en a deux, tel et tel autre en ont une …

Les « au revoir » sonnent un peu faux, et il y a des voix qui se brisent …

Où sont-ils maintenant tous les bons camarades, et ces inconnus qui nous agaçaient un peu quand on trouvait la place prise … Comme on voudrait la trouver prise encore !

À présent, c’est fini de pêcher la carpe. L’automne a été d’une précocité déplorable, froid et pluvieux. La Loire a subi des crues de plus en plus fortes. On a pris quelques rares brochets, tant au vif qu’au lancer léger. Moi, je n’ai plus le temps de pêcher, il y a trop de travaux qui ne peuvent attendre … Et la moindre course au bourg demande une heure et quart à bicyclette au lieu d’une demi-heure en voiture.

Les lapins commencent à tout ronger. Les huit cents petits arbres que j’ai plantés l’automne dernier vont y passer. Il paraît que, si on nous avait autorisé à les tirer, c’aurait été un scandale. Je ne comprends pas très bien …

Et voilà les grives cendrées qui passent, trois semaines en avance … peut-être chassées de Pologne par le canon … Belles voyageuses qui vont vers le soleil et vers la paix. Regardons-les, d’en bas, et, comme disait Candide, cultivons notre jardin !

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